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Julie Estève, auteure du fascinant "Moro-Sphinx"


Papillon allant se gaver de nectar à la tombée du jour, le Moro-sphinx donne son nom au premier roman de Julie Estève. Parisienne, la jeune auteur nous a ouvert les portes de son appartement pour nous parler d’elle et de son héroïne publiée chez Stock. Rencontre.

Goncourt. Ses rues bruyantes et ses cafés branchés. La vie parisienne dans toute sa splendeur. Le Carillon n’est pas loin, le souvenir des attentats du 13 novembre non plus. Après cinq étages grimpés sous une chaleur de plomb, de grands yeux bleus ouvrent la porte d’un appartement frais, lumineux, simplement rempli de livres et de bon goût, qu’elle partage avec son copain. C’est sûr, on s’y sent bien. Lovée sous les toits, une mezzanine récente abrite un coin où l’on devine déjà les heures passées au clavier et les clopes grillées devant l’écran. « C’est là que j’écris. Ou la campagne chez un ami ».


Crinière brune sauvage, sourire bienveillant mais gêné, allure de mannequin, Julie Estève se révélera plus à l’aise dans le jeu des questions-réponses que dans celui de la séance de photo. Pour l’instant, chez elle, la belle ne sait plus où se mettre. Après avoir posé un peu partout et avoir trouvé le temps long, l’écrivain nous assoit à une petite table de cuisine, face à face, verre d’eau au centre, pour une discussion autour de Moro-sphinx auréolée de fumée de roulées. Enfin.


Lola, héroïne de ce début de siècle

Moro-sphinx. « Dedans, il y a "mort au sphinx", cette femme-monstre mythologique vengeresse, suicidaire, charnelle, qui a été au XIXe siècle une véritable figure de fascination », commence Julie Estève en sortant son paquet de feuilles, de tabac et ses filtres. Impossible de ne pas penser à la tombe d’Oscar Wilde au Père Lachaise, aux peintures de Gustave Moreau, Fernand Knopff ou au poème de Rimbaud. Mais le Moro sphinx (Macroglossum stellatarum) ou Sphinx colibri, c’est d’abord le nom de ce papillon aux mœurs diurnes et crépusculaires qui plonge sa trompe dans le calice des fleurs pour se nourrir. Le titre est venu à elle après le roman. En vacances dans le sud, un soir, elle est effrayée par le bourdonnement d’un énorme insecte. Son ami lui explique qu’il s’agit d’un Moro sphinx, sorti butiner. « Pour moi, c’était mon héroïne », sourit-elle. Quand on connaît l’histoire de Lola, le titre devient une évidence.


Un père alcoolique, une mère partie trop tôt, un amour déçu… Lola use ses talons stratosphériques sur les trottoirs de Paris. La nuit, parée de ses jupes incendiaires et de son maquillage violent, elle traque les hommes, partout, dans la rue, dans les bars, dans les fêtes foraines, chez son cordonnier. Elle ne recherche que les ploucs, que les plus repoussants. Jusqu’au jour où l’amour frappe sa porte. Un voisin emménage. Il est beau, gentil, doux. Mais Lola est-elle faite pour l’amour ?


Trajectoire de la solitude urbaine

De solitude, c’est de ça dont voulait parler Julie Estève. « Un français sur huit est seul. La solitude urbaine explose ». Elle lance, le regard fixe. Sa Lola est dans l’errance. Fatras de beauté, de misère, de bruits, Paris est un personnage à part entière du roman. Julie décrit ses jardins, ses rues, ses quartiers, le Canal-Saint-Martin, sa banlieue proche avec Pantin. Une géographie qu’elle connaît bien. Elle explique : « Lola pose au lecteur cette question : quand il n’y a plus d’amour, que fait-on ? Quand il n’y a plus de rêve, plus de lien, qui devient-on ? Comment l’homme des villes survit-il à sa solitude ? Souvent, il va piocher dans les excès pour s’oublier. » Quand elle sort, Lola ne voit que les exclus, les clochards, les paumés. Et Paris devient « son paysage intérieur ».


Très présentes, les scènes de sexe, crues, renvoient à sa solitude. Comme en témoigne ce bocal, déjà presque rempli, où elle accumule les ongles de ses amants, « parce que les ongles, ça ne meurt pas. » Julie poursuit : « L’acte sexuel a pour Lola une fonction de décharge qui lui permet d’évacuer et de court-circuiter temporairement sa souffrance. Le sexe, c’est l’oubli. Voilà, l’érotisme lui permet de disparaître. » Sans en faire une œuvre féministe, Julie voulait casser les codes de la féminité, construire une héroïne loin des standards. Ecrire une femme contemporaine, une amazone, un personnage fort mais à la dérive « constamment confronté à des formes d’oppositions, de duels, entre son corps et son crâne, entre le vide et le plein, l’oubli et la mémoire, le beau et le laid, la folie et la raison, la pulsion de vie et la pulsion de mort. »


Genèse

Lola a précédé Moro-sphinx. « Il y a plus de dix ans, j’avais écrit un tout petit passage où j’avais déjà mon héroïne. J’ai voulu connaître son histoire. » Si certains seraient tentés d’y voir une dimension autographique, de son propre aveu, Lola ne lui ressemble pas. Les points de comparaison se limitent au « romantisme presque à perpétuité » qui caractérise l’héroïne et au 14e arrondissement un peu gavroche, « à la Renaud », que l’auteur évoque avec nostalgie.


À 36 ans, Julie écrit depuis longtemps. Spécialisée dans l’art contemporain, elle a aussi réalisé quelques contes pour enfants. Si elle ne grandit pas dans un milieu littéraire, lit peu étant petite, la découverte de l’Ombilic des Limbes d’Antonin Artaud à l’adolescence est un choc violent qui la plonge dans une angoisse terrifiante, « presqu’un abyme ». Dans son panthéon, au-dessus des autres, elle cite les livres de Romain Gary, de Céline, d’Emmanuel Carrère pour « cette recherche de vérité », ceux de Jean Echenoz, ou encore Peste et Choléra de Patrick Deville.


Une écriture taillée à la serpe

Pour achever Moro-sphinx, il aura fallu deux ans. Julie ne néglige aucune page. Si elle n’est pas satisfaite des phrases et du rythme de celles d’avant, elle ne peut pas avancer. « Je n’arrive pas à laisser derrière moi des phrases mal aimées. Le texte devait s’accrocher au bruit des talons de Lola sur les trottoirs. J’ai construit ce livre sur la cadence du personnage en essayant de tenir la note, de trouver le bon tempo ». L’écriture de Moro-sphinx est taillée à la serpe, un bloc brut sculpté avec précision.

Lorsqu’on lui demande quelle serait la bande originale idéale de Moro-Sphinx, Julie n’hésite pas. C’est What About Us de Handsome Furs, un couple « hyper sexy sur scène », avec une nana au clavier et un mec à la guitare qu’elle est allée voir un paquet de fois à Paris. « C’est charnel et sombre. Très rythmé. Malheureusement, le groupe s’est séparé », dit-elle en pianotant à grande vitesse sur son Mac pour nous faire écouter. Étonnement, on s’attendait au romantisme écorché vif de la cold-wave mais, dès les premières notes, les Moro-sphinx apparaissent.

Se faire confiance

Dans son incapacité à exister, par quoi passe le bonheur de Lola ? Elle, qui, va sans cesse, sans but, nulle part et partout. « Par le mouvement, la marche, elle trouve une forme d’existence puis par une rencontre amoureuse qui va faire taire un temps ses angoisses ». Elle marque une pause, « Marguerite Duras avait cette phrase : "C’est drôle le bonheur, ça vient d’un seul coup, comme la colère"».


Julie prend les devants. Elle tient à dire aux fébriles de ne pas hésiter, de croire en leur création et d’envoyer leur manuscrit. De se faire un tout petit peu confiance. En écrivant la dédicace sur le livre qu’elle offre, elle ajoute : « J’ai envoyé le mien par la poste et j’ai eu cette chance qu’il soit publié chez Stock. Après, quand le texte sort du silence, d’un coup, il ne vous appartient plus. C’est violent, c’est excitant, comme une première fois. »


Moro-Sphinx, par Julie Estève. Stock, 184 p. 18€.

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